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Thanatos, destructrice des idoles

Par 30 janvier 2019 Aucun commentaire

L’IDÉAL ET SON PROJET

Chacun de nous n’est-il pas entraîné dans un mouvement de destinée constitué de l’oscillation entre ces deux pôles inconscients : le Moi, amalgame plus ou moins intégré d’identifications diverses (particulièrement identification à l’agresseur), traces des épisodes traumatiques traversés par le sujet ; l’Idéal du Moi tout imprégné des désirs de l’Autre, traversé des ambitions phalliques inconscientes de la mère, lourd de la mégalomanie du Moi-Idéal (5 p. 109). L’idéal du Moi, étalon de mesure des réalisations du sujet, sert de miroir magique intrapsychique chargé de répondre à l’éternelle interrogation narcissique que lui pose le Moi : « et maintenant, suis-je enfin aimable et unifié ? ». Mais, une grande partie de la souffrance psychique est là, la réponse du miroir n’est jamais positive ; les attentes de l’Idéal sont toujours plus élevées, de par sa constitution même. Le Moi doit alors reprendre sa quête, renforcer les identifications susceptibles de plaire à l’Idéal, se tendre tout entier dans ce « projet» légué par l’Autre via l’Idéal, s’enfermant ainsi lui-même dans une aliénation toujours plus importante, dans une dérive toujours plus grande par rapport au désir personnel. Il cherche son unité dans le regard de l’Idéal alors que par ailleurs il est en lui-même conflictuel.

La honte et la souffrance liées à cette tension narcissique accompagnent ainsi fidèlement le projet de destinée porté par l’idéal et qui possède inconsciemment chacun de nous.

Certes, d’autres éléments moteurs apparaissent dans le trajet de destinée, en particulier les pulsions du Ça qui s’énoncent dans des agir répétitifs, Mais ceux-ci sont eux-mêmes repris dans l’oscillation identitaire : l’Idéal a son mot à dire au Moi face à ces agir, sa fonction même étant d’inciter au renoncement pulsionnel. Et dans toute cure analytique il nous semble qu’on retrouve, de toute manière, inéluctablement, cette question de l’identité narcissique, cette interrogation au miroir de l’Idéal « cause quasi structurelle de persécution pour l’individu ».

 

FRAGILITÉ DE L’IDENTITÉ

Car au fond, rien n’est plus fragile et incertain que le sentiment de cohérence identitaire. Sans doute ceci tient-il au fait même que « la personnalité se constitue et se différencie par une série d’identifications ». Si tout ce que je trouve en moi est décalqué de quelqu’un d’autre, où suis-je vraiment moi-même ? Angoissante question à laquelle personne n’échappe, chacun ayant à gérer ce problème de la filiation. Face à cette interrogation, le sujet possède deux ressources. L’une se trouve dans les aptitudes du Moi conscient qui, champion des rationalisations et de l’explication logique tous azimuts, est capable de recouvrir d’un voile d’apparente cohérence les contradictions les plus vives, ou même d’écrire un texte annexe sur les actes chaotiques de la scène qui se joue, afin de leur donner une apparence de sens volontaire. « C’est bien moi qui décide » pouvons-nous alors dire, utilisant cette capacité de nous illusionner quant à la conduite de l’éléphant que nous chevauchons. Toutefois, ce tableau que nous brossons à nos yeux conscients, n’a guère plus de solidité que l’épaisseur de sa toile. L’angoisse surgit vite à vouloir se maintenir à ce niveau. Reste alors l’autre ressource, dont nous parlions précédemment : plus en profondeur, le Moi cherche à s’assurer de son contour dans le miroir que lui tend l’Idéal, mais ce miroir est conditionnel et déformant « tu n’es pas assez (beau, cohérent, plein) si tu veux l’être vraiment un jour, tu dois te dévouer à moi et prendre le chemin que je te propose et qui sera ta destinée ».

Somme toute, constamment en passe de perdre sa cohérence, le Moi, bric-à-brac au service de plusieurs maîtres, est conduit à mettre un investissement massif dans les quelques éléments susceptibles de renforcer son sentiment d’identité. D’une part, dans la structure du caractère, dans les mécanismes qui ont constitué celui-ci (formations réactionnelles surtout). Ce faisant, il se trouve, comme le dit Freud, « condamné à falsifier la perception intérieure » (2 p. 252) et donc condamné à se leurrer. D’autre part, toujours en quête du renforcement de cette fragile identité narcissique, il recherchera au dehors la gratification par l’Idéal en déplaçant celui-ci sur des « valeurs » ou sur l’objet (dépendance amoureuse, dépendance au leader).

Rien ne sera donc défendu plus farouchement que ce « caractère », ces « valeurs », ces amours, tous trois dépositaires du sentiment d’identité. L’analyse, avec sa remise en cause de ce système, de ce faux destin, des illusions identificatoires, est une énorme menace narcissique. Il est logique qu’elle trouve inéluctablement chez l’analysant et la résistance au changement et des troubles quant au sentiment d’identité. Ces deux points sont significatifs de son impact.

Il semble que l’universelle « résistance au changement » (seule idée qui réalise la quasi-unanimité des divers types de thérapies) soit ainsi le revers de la farouche détermination de chacun de nous à défendre les rares acquis identitaires, si difficilement réalisés au cours du développement psychogénétique.

En effet, comment supporter aisément la découverte que passé et futurs, projets et souvenirs, se révèlent à la lumière de l’analyse, tellement porteurs de reniement au profit des attentes de l’autre. (Freud va même jusqu’à penser « … que le moi non encore existant se voit déjà assigner quelles directions de développement, quelles tendances et quelles réactions il manifestera ultérieurement » (2 p. 256).

Dans cette perspective, toute analyse est violence. Et il est vrai que la psychanalyse met en place un processus constant de déliaison qui ne peut être supporté par le sujet que grâce au cadre conteneur et à la partie positive du transfert ; en même temps qu’elle propose, cependant, une reliaison, principalement par l’interprétation. L’analyse par le Rêve‑Eveillé, de son côté, est particulièrement conforme à ce double mouvement de déliaison-reliaison offrant, par le rêve en séance, à la fois la déconstruction (d’aspect parfois délirant) et les retrouvailles avec les sources du désir, métaphorisées dans divers éléments des scénarios imaginaires vécus par le sujet.

 

MOURIR POUR EN SORTIR

La violence, la mort, le deuil sont au cœur de tout processus analytique ; largement autant que la thématique de la sexualité nous dit Pontalis (7 p. 242). Sortir de son « faux destin » mis en scène par les jeux réciproques du Moi et de l’Idéal exige le passage par des morts symboliques similaires à celles proposées dans les rituels initiatiques qui sont les trouvailles de l’humanité les plus efficaces quant à une possible métamorphose de l’identité. N’est-ce pas mourir à son identité précédente cette mise à jour des identifications, cet abandon (toujours relatif tant il est dur à réaliser) de la mégalomanie et des désirs incestueux, cette reconnaissance de l’illusion portée par les attentes de l’Idéal. Voie étroite qui permet d’accéder à des visées plus personnelles, plus réalistes, d’entrer dans une perspective de vie où le temps est linéaire et ponctué… par la mort, la vraie, au lieu d’être répétitivement et circulairement centré sur la recherche d’un Phallus mythique et inatteignable.

Qu’est-ce qui peut bien pousser un analysant dans cette « filière néo-natale » douloureuse ? La pression du malaise sans doute. Mais aussi en grande partie le transfert de son Idéal du Moi sur l’analyste ou sur l’analyse. L’illusion que « au bout du compte », malgré tous les renoncements auxquels elle l’aura conduit, l’analyse lui donnera enfin la complétude, la cohérence, l’unicité, le Phallus. Ainsi durant tout un temps, le sujet acceptera (non sans mal cependant) la mise en cause d’un certain nombre d’illusions et d’idéaux, à la condition secrète que ne soit pas (trop) dévoilé l’Idéal placé dans l’analyste, censé être le modèle accompli du possesseur du Phallus. Mais quand cet aspect est analysé à son tour, on entre dans une phase extrêmement délicate. Le côté contraphobique que représentait la démarche analytique disparaît laissant le sujet face à la perspective de sa propre mort. Plus de parent protecteur interposé entre l’analysant et l’anéantissement.

A cette étape de la cure, certains analysants présentent durant une assez longue période une sorte particulière de dépression, dont on avait pu cependant apercevoir les prodromes lors de l’abandon précédent de certains buts idéaux. Ils s’enfoncent doucement dans un état caractérisé par la perte de tout projet, par l’insistance des questions «existentielles » concernant le sens de la vie, l’existence de Dieu, etc., et par le sentiment d’une fondamentale futilité des désirs face à l’inéluctabilité de la mort. Le temps s’immobilise. La perte de l’objet-analyste, de la dépendance envers lui, de l’Idéal déposé sur lui, initie certes ce mouvement de deuil. Mais celui-ci se prolonge, et c’est là la caractéristique de cette phase à notre avis, par une sorte de surinvestissement du « narcissisme de mort » dont parle A. Green (3).

C’est comme si le Moi, lassé, et déçu dans sa tension vers les buts proposés par l’Idéal, prenait ce dernier au mot, poussant la logique du négatif le plus loin possible : « Bien ! je ne suis pas à la hauteur. C’est d’accord. Et même je ne vaux rien. D’ailleurs, je n’existe pas. Encore plus : rien ne vaut quoi que ce soit. Et même toi, je le vois maintenant, tu ne vaux rien puisque tu finiras toi aussi par mourir ».

S’aidant de la représentation de la mort comme réalité incontournable, le Moi érode, abrase les anciennes motions de l’Idéal. Ce vertige de l’aspiration au zéro, au neutre que ressent l’analysant évoque immanquablement le principe de Nirvana et la pulsion de mort que Freud lui adjoint. Traversé et soutenu par cette aspiration à l’abaissement total des tensions, le sujet peut refuser la tension que l’Idéal instaurait auparavant. Pour lui, plus rien n’a de poids, de valeur, pas même l’analyse, au rendez-vous de laquelle il vient sans plus trop savoir pourquoi, ni les préoccupations concernant sa santé physique ou morale. La mort est constamment en toile de fond ; mais elle n’est pas désirée pour autant ; pas de suicide à cette période « à quoi bon ? ». Les actes de la vie courante sont réalisés avec une sorte d’automatisme alors que la pensée est tout entière teintée d’une tonalité de dérisoire et déréliction.

L’analyste a beau se raccrocher à la notion du « Moi inconscient qui, lui, se croit immortel », il a cependant le sentiment que l’analysant est en train de métaboliser intensément l’idée qu’il va vraiment mourir. Et que, à la sombre lumière de cette mort, tous les projets, tous les futurs se relativisent. Tous les passés aussi, d’ailleurs. Cependant que le présent devient, par contre, le seul temps de vie gardant quelque subsistance. A l’hybris contenue dans le projet proposé par l’Idéal succède une désaffection pour toute espèce de désir actif. Sous les coups de boutoir de cette force noire, les brillances de l’Idéal se ternissent, se flétrissent… enfin ! ( … hélas !).

Ainsi ce serait seulement avec l’aide de la pulsion de mort que l’analysant pourrait réussir, en définitive, cet abaissement de l’Idéal du Moi. Précieuse pulsion de mort qui permettrait le balancement du « trop » vers le « pas assez » nécessaire pour accéder finalement à la Voie du Milieu. En effet, à l’issue de ce long bain décapant dans cette sorte de Mer des Sargasses, le sujet effectue, souvent en une durée qui apparaît a contrario plutôt rapide, un remaniement profond de son histoire et de son projet de vie. Les temps sont ponctués différemment ; la remise en cause du passé (de l’histoire qu’il pensait avoir vécue) comme du futur (du projet, instauré par l’Autre) s’effectue par une prise de distance globale qui donne, par contre, à la « vie au présent » une importance capitale. Bien entendu, toute anticipation projective ne disparaît pas, mais alors la marge de manœuvre vis à vis de celle-ci est bien plus grande, la pression moins forte. Au regard du manque irrémédiable, toute entreprise devient dotée d’un certain coefficient de distanciation, d’humour. Ainsi l’accès à un certain humour, à cette sorte de regard amusé sur soi-même et sur la vie, serait sans doute un assez bon critère de fin de cure.

Reste que ces notions de pulsion de mort, de représentation de la mort posent bien des problèmes théoriques. On se rappelle les hésitations de Freud donnant deux formulations quant à l’angoisse de mort, lui assignant tantôt une place spécifique, tantôt une place dans le sillage de l’angoisse de castration. Et, comme on le sait, le concept de pulsion de mort reste quant à lui l’un des plus controversé (1). A tout le moins on peut penser qu’à cette phase, l’analysant se trouve confronté à son irrémédiable manque, formalisé par la figuration de sa propre mort.

Et c’est bien l’acceptation de ce manque qui met fin, si faire se peut, à l’aliénante soif idéale.

 

ET LES ANALYSTES ?

Si faire se peut… Et si tant est, bien sûr, qu’on puisse parler de fin d’analyse, ou d’abandon de l’Idéal, ou de capacité à assumer sa sexuation, etc… etc.. Il est bien évident que le parcours analytique dont nous venons de parler n’est qu’un schéma, un… idéal.

Et c’est peut-être là que nous, analystes, butons sur nos limites en ce qui concerne la mise en cause de l’Idéal. En effet, l’analysant devenu analyste, n’est-il pas celui par excellence dont on peut soupçonner qu’il a, en partie, contourné ce travail de deuil et de confrontation au manque. Déplacer la quête phallique depuis l’analyse personnelle jusqu’à la didactique et à l’appartenance à une École, ne serait-ce pas là le mouvement qui risque d’enfermer tout analyste dans son « destin », redonnant tout son pouvoir à l’Idéal, immortel phénix. Une faille dans la capacité des analystes à traiter la fin des analyses n’est pas inenvisageable. Elle expliquerait la valorisation, que certains sont tentés de faire, d’une analyse « pure », c’est-à-dire didactique, au détriment d’une perspective plus « thérapeutique ».

 

ÊTRE VIVANT

D’où, bien entendu, la nécessité de « nouvelles tranches ». Mais même ces dernières doivent pouvoir échapper à la subversion de l’Idéal et permettre l’accès au vécu du manque, à la mise en cause d’une identité monadique. L’identité semble d’ailleurs être plus une quête qu’un état. Et le paradoxe, bien connu des mystiques et des philosophes, mais qu’il s’agit d’éprouver aussi à certains moments de la cure, est qu’on ne peut être vraiment qu’en acceptant le desêtre, habiter le présent qu’en intégrant la fluidité de la mort quotidienne. Ceci est le prix à payer pour casser les chaînes d’un «destin» porté par l’Idéal et imprégné des attentes de l’Autre. Mais il s’agit sans doute du travail de toute une vie que de se trouver soi-même et de s’éprouver vivant, doté d’une légère marge de liberté face au déterminisme des fixations pulsionnelles à un modèle de lien, et acceptant une certaine incohérence dans l’intérieur des limites de notre être. Winnicott n’avait-il pas, quant à lui, inventé cette prière personnelle : « O Dieu, faites que je sois vivant quand je mourrai ».

 

Jean-Marc Henriot,
Psychologue, Psychanalyste
Fondateur de l’école Aide Psy

 

BIBLIOGRAPHIE

1 – Collectif : La pulsion de mort, P.U.F., 1986.

2 – FREUD S. : L’analyse avec fin, l’analyse sans fin, in Résultats, idées, problèmes, Tome 2, P.U.F., 1985.

3 – GREEN A. : Narcissisme de vie, narcissisme de mort. Editions de Minuit, 1983.

4 – LAPLANCHE J. et PONTALIS J.B. : Vocabulaire de la Psychanalyse, P.U.F., 1967.          1

5 – M’UZAN M. de : De l’art à la mort, T.E.L. Gallimard 1977.

6 – M’UZAN M. de : Misère de l’Idéal du Moi, in Nouvelle Revue de Psychanalyse, n° 27, 1983.

7 – PONTALIS J.B. : Entre le rêve et la douleur, T.E.L., Gallimard, 1977.

 

RÉSUMÉ

Le Moi, dont le sentiment de cohérence et d’identité est fragile, se réfère constamment à l’Idéal du Moi dans l’espoir d’être enfin conforté. Espoir déçu mais qui pousse le sujet toujours plus avant dans le projet de destinée dont est porteur l’Idéal. Ce faisant, il s’aliène au lieu de se trouver. Dans la cure analytique, le moment où l’Idéal, d’abord déposé sur l’analyste, est remis en cause, donne lieu à une focalisation dépressive du narcissisme négatif. Lors de cette phase, la représentation de la mort, très investie, est comme une antithèse aux séductions de l’Idéal et permet la reconnaissance et l’acceptation du manque. Après celle‑ci, passé et futur sont vus avec une certaine distanciation, au profit d’un investissement bien plus grand du présent.

” Thanatos, destructrice, des Idoles ”  – Mars 1988

Jean-Marc Henriot