Fiche de lecture

Parents immatures et enfants adultes

Par 25 février 2021mars 23rd, 2021Aucun commentaire
Parents immatures et enfants adultes - Ecole Aide Psy

Parents immatures et enfants adultes

Gisèle Harrus-Révidi

présenté par Laurence Dauvergne

L’auteure, psychanalyste et universitaire, s’intéresse au couple « parents immatures – enfants adultes » qui constituent selon elle une réalité clinique en augmentation.

Elle considère l’immaturité affective comme une pathologie à part entière, avec deux grandes catégories : la première, visible, est celle du refus ou de l’incapacité à une certaine adaptation sociale et la démission parentale. Celle qui intéresse l’auteure est en apparence soumise à l’ordre social et donc invisible pour la société.

Elle décrit, avec force exemples issus de sa pratique clinique, les caractéristiques de ces parents immatures, « vieux fruits verts » qui n’ont que très rarement  une demande thérapeutique mais qu’on retrouve dans le discours de leurs enfants qui, eux, viennent en consultation.

L’immaturité psychique va souvent de pair avec un aspect de jeunesse physique comme si une sensibilité minimale, l’absence d’angoisse pour autrui, un destin banal pour la plupart d’entre eux les préservait du vieillissement. L’adulte immature a comme caractéristique de nier la spécificité de l’enfance, et on retrouve une transmission transgénérationnelle de cette immaturité.

L’arrêt de la maturation est lié à ce que Freud a nommé la co-excitation sexuelle. Une représentation  forte et répétitive associée à une excitation sexuelle intense, sans doute de l’ordre des fantasmes originaires, provoque chez l’enfant  incompréhension, passivité et excitation. L’économie psychique des adultes immatures sera marquée toute leur vie par cette passivité, le refus du choix et, comme dans la névrose obsessionnelle, par la haine et l’érotisme passif  lié au stade anal. Donner, recevoir, actif, passif, masculin, féminin sont pour eux des axes psychiquement fréquemment perturbés.

L’auteur parle de traumatisme vide concernant l’immaturité : traumas en creux du bébé qui n’a pas été soutenu par des bras aimants et qui n’a pu développer son narcissisme grâce à la sécurité interne de la mère. La capacité même de penser est atteinte car on pense avec son corps, avec les mots appris dans la tendresse. Leur pensée s’assimile à un ressassement, elle est collée à la réalité matérielle avec la fonction inconsciente  de ne pas penser pour conjurer une catastrophe imminente.

L’adulte immature se plaint sans cesse, a toujours le sentiment d’un préjudice, d’un manque dont il ne sait rien, d’une détresse primitive à laquelle aucune mère n’aurait donné de sens. Il se considère comme une exception à qui tout est dû, demande réparation, notamment à l’Etat qu’il place dans une position de parentalité, à moins que ce ne soit ses enfants qui sont parentifiés.

L’adulte immature se montre souvent blessant avec son entourage, les enfants étant ses premières victimes. Incapable de comprendre la différence entre l’adulte et l’enfant, il éprouve une haine de la curiosité de l’enfant, qu’il va ridiculiser et mettre au silence. L’absence de culpabilité, de sensibilité, de sentiment des valeurs morales favorise l’expression des pulsions infanticides.

L’adulte immature n’a pas appris avec sa mère à donner sens à ses affects, il est dans l’incapacité de sentir et d’identifier ses propres émotions : c’est l’alexithymie. Il est en revanche capable d’exprimer théâtralement  ses émotions devant un film ou un livre. La convention et le leurre entretiennent ses relations sociales.

La maternalité, ce travail psychique qui accompagne la maternité, ne peut avoir lieu, et l’infantile ne laissant jamais la place, ils ne seront jamais parents.

Dans la seconde partie du livre, G. Harrus-Révidi  décrit les enfants-adultes à l’hypermaturité  qu’elle qualifie ironiquement de « triomphante », puisque beaucoup réussissent socialement ; ils sont par ailleurs « d’excellentes mères ou de bons psychanalystes » dit Winnicott.

Un des caractéristiques de l’enfant-adulte est l’hyposéduction. La relation entre un être et le monde peut être qualifiée de relation de séduction. Ici, l’enfant n’a pas pu introjecter le besoin de plaire de sa mère ; il se pensera toujours indigne d’intérêt et souffre fréquemment de dysmorphophobie  renforcée par la cruauté verbale du parent immature.

L’hypermature vit dans une temporalité accélérée, c’est un système de défense qui l’a sauvé dans sa petite enfance mais qui  l’empêche aujourd’hui d’accéder au bonheur, à la satisfaction, au plaisir. Il n’a jamais appris à vivre l’instant.

« Un jour peut-être ma mère m’aimera si je suis gentil », c’est le fantasme de l’hypermature qui s’obstine à attendre névrotiquement une reconnaissance parentale qui ne viendra jamais. Cet espoir alimente un moteur social et une libido sublimée dans le travail.

Une honte cachée est souvent liée à la motricité – par exemple, souvent, ils ne savent pas monter à vélo; l’auteur décrit très bien le lien entre motricité et mouvance psychique : ici, la carence de portance engendre un fantasme de chute : tomber, perdre l’équilibre devient une phobie et inhibe le mouvement. La crainte de l’effondrement physique dissimule une angoisse plus globale que Winnicott nomme agonie primitive.

Bouger dans sa tête et dans son corps sont équivalents pour l’inconscient; l’angoisse de mort entraîne la peur de vivre et entrave toute initiative, on lui a appris qu’un bon enfant est un enfant immobile.

L’enfant de mère immature doit d’adapter à elle, contrairement à la norme ; il va développer  un sens de l’observation  puis d’analyse, un système de pensée qui pourra être la base du regard clinique. Il trouvera dans le plaisir de la lecture une source d’appréhension d’un monde hermétique. Le  plaisir de pensée et de comprendre favorise une résilience intellectuelle.

La troisième partie de ce livre est consacrée aux hypermatures  nés non pas de parents immatures mais dans des circonstances historiques ou familiales traumatisantes.

Le trauma peut être noble : être enfant d’un héros mort au combat, ou honteux : viol, abandon, secret, il est fondateur de l’identité chez l’enfant ; l’auteur décrit le processus de névrose de destinée et névrose d’abandon qui peut en découler.

Cet ouvrage constitue une réflexion riche et foisonnante, alimentée par des références aux fondateurs de la psychanalyse comme à des penseurs contemporains. Les nombreuses vignettes cliniques issues de la pratique de l’auteure sont très « parlantes » et se lisent comme autant d’histoires de vie.

L’auteure  se livre avec sans s’épargner ni épargner ses collègues analystes. Elle évoque  transfert, contre-transfert, par exemple avec la notion d’hyposéduction : le patient envisage la relation thérapeutique comme mercantile – il paie pour se faire aimer, de manière mécanique et intellectuelle – et les résultats sont souvent limités. La carence de portance se perçoit aussi dans le transfert avec des allers-retours de confiance et défiance.

Cette liberté à s’exprimer de son propre point de vue m’a parfois gênée, notamment quand elle généralise sur certains milieux sociaux où règnerait l’assistanat.

Quant au lien avec la pratique en Rêve-Eveillé, l’auteur décrit la cure d’une de ses patientes hypermatures qui rêvait fréquemment, tout au long de l’analyse, d’une tortue, le thème du rêve « progressant ou reculant dans cette recherche d’un éprouvé matérialisé, d’une représentation symbolique dans laquelle l’ancien petit enfant laisse parler son inconscient ». On ne peut qu’être frappé par la proximité avec notre travail. La médiation que constitue le Rêve-Eveillé est sans doute particulièrement intéressante  pour le travail avec les anciens enfants-adultes.

L’intérêt majeur de ce livre réside en tous cas pour moi dans la mise en avant du processus de maturation, phénomène inscrit dans la temporalité, essentiel aussi bien dans le développement de l’enfant que dans le travail thérapeutique.