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le Moi-peau et la psychanalyse des limites

Par 30 janvier 2020 Aucun commentaire

Didier ANZIEU
le Moi-peau et la psychanalyse des limites.
Sous la direction de :
Catherine Chabert, Dominique Cupa, René Kaës, René Roussillon.

Edition Erès
Le Carnet PSY
11/2007

Cet ouvrage collectif écrit par des psychanalystes d’horizons différents se veut une synthèse des apports de Didier Anzieu à la psychanalyse.
René Kaës, dans un premier temps, nous rappelle que l’oeuvre de Didier Anzieu s’est construite sur la question des limites, qu’il a contribué à mettre cette notion au centre de la psychanalyse avec l’introduction de la métaphore du Moi-Peau, entité psycho-corporelle qui s’étaie à la fois sur l’intimité sensorielle et sur la fonction de la mère.
Evelyne Séchaud explore l’éclairage que Didier Anzieu a apporté aux états limites où la distinction entre le dedans et le dehors, le contenu et le contenant sont troublés. Etats qui sont la conséquence d’un environnement maternel placé sous le signe de la discordance. Le Moi freudien issu des sensations, est une sorte de précipité des objets corporels, double limite entre le dedans et le dehors, limite intrapsychique entre le Conscient et l’Inconscient. Les processus de pensées étant entre les deux.
C’est dans la nécessité de penser la pratique psychanalytique que Didier Anzieu a été amené à dépasser cette notion.
Daniel Wildlöcher pose la question de l’espace psychique en référence au Moi-Peau basé sur l’existence d’un espace corporel défini et la possible existence d’un espace psychique qui serait lui aussi unifié. C’est le passage du point de vue topique freudien au point de vue structural. Si la notion espace psychique nous permet de nous représenter un lieu où les opérations se passent réellement dans le temps, cela ne dessine pas pour autant la structure de l’appareil psychique, à l’image de l’espace psychique lui-même. Autrement dit, il y a nécessité à différencier la métaphore du concept et à accepter de rester dans ce paradoxe.
René Kaës propose trois ancrages à la pensée de Didier Anzieu : Un ancrage corporel dans un traumatisme corporel précoce, un deuxième ancrage, dans sa pratique psychanalytique en groupe et en cure individuelle et un dernier ancrage, dans les courants artistiques, culturels et théoriques auxquels Didier Anzieu était très sensible.
Cette construction va de l’image du Moi-Peau au concept d’enveloppes psychiques qui s’articule lui aussi autour d’une métaphore mais qui permet une généralisation et une pluralité de manifestations : enveloppes groupale, sonore, onirique…
René Kaës y voit le noyau déchiré et réparé du « corps de l’oeuvre » construite par Didier Anzieu ; le Moi-Peau serait, pour Kaës, une « pensée cicatricielle d’expériences traumatiques précoces. »
René ROUSSILLON nous rappelle que Didier Anzieu connaissait très bien la théorie freudienne sur laquelle il s’est toujours appuyé, tout en la complétant sur des points laissés inexplorés par Freud : Ainsi la question de surface et de barrière de contact du moi à laquelle répond la métaphore du Moi-Peau. Concernant les différences, Freud a visité celle des générations ou celle des sexes mais est restée inexplorée celle qui sous-tend les deux premières, la différence moi/non-moi où le Moi-Peau se pose en délimitation entre le moi et l’environnement. On peut ajouter la question du senti qui chez Freud est associé à l’affect, où Didier Anzieu fait intervenir la peau sensible. Sur les marques laissées par les expériences précoces, Freud avance une hypothétique « faiblesse de synthèse du moi », le Moi-Peau qui rassemble les premières expériences modélise cette première forme de synthèse.
Puis Roussillon resitue le Moi-Peau dans l’évolution du bébé, à l’âge où il est avant tout « peau commune » avec la mère. Ainsi le bébé apprendrait d’abord à se sentir comme il est senti par son environnement premier puis à se voir comme il est vu et enfin à s’entendre comme il est entendu. C’est en cela que l’on peut dire que les enveloppes sont un modèle réflexif, approche qui permet de reformuler la notion de narcissisme. C’est dans ce partage que se ferait « le décollement de la peau de l’un et de celle de l’autre » qui ce faisant permettrait de passer progressivement de l’éprouver sensoriel au « signifiant » psychique.
Bernard GOLSE lui nous parle des signifiants formels, signifiants archaïques qui sont des contenus primitifs de pensées, des protoreprésentations de liens formées à partir des sensations de sources diverses.
Il en donne une description détaillée en les différenciant du fantasme. Ces processus archaïques pouvant être structurants ou entravants selon qu’ils peuvent ou non faire l’objet de traductions successives par le psychisme dans le champ de l’après-coup, ainsi le rêve pourrait être un mode de primarisation des contenus originaires.
Il les resitue dans la cure analytique, l’analyste devant veiller à accorder aux identifications intracorporelles la valeur et la fonction de jonction entre le bébé et son environnement afin qu’ils puissent être secondarisés.
Dominique CUPA pose la pulsion d’attachement comme étant centrale dans l’oeuvre de Didier Anzieu, elle serait prééminente à la pulsion libidinale et liée à la pulsion d’auto-conservation. Puis il lui oppose l’interdit du toucher ; par les interdits, le moi qui une structuration en Moi-Peau passe à un moi psychique différencié d’un moi corporel.
S’appuyant sur les travaux d’Anzieu et de Green, Dominique Cupa propose, en travaillant ensemble les concepts de pulsions et d’enveloppes psychiques, l’hypothèse d’une pulsion de tendresse. La sexualité s’étaierait sur la tendresse s’internalisant par l’autoérotisme et se partageant dans l’« être avec », le rythme de contact/non contact tempéré par la tendresse, créant une structure encadrante à la psyché.
A l’inverse, l’attachement au négatif comprend à la fois une expérience négative de l’attachement et une fixation à un objet qui répond négativement. L’attachement négatif résulte de l’alliance de la pulsion d’attachement et de la pulsion d’autodestruction. C’est un artifice d’attachement, fait de rejet préférable à l’indifférence André GREEN nous parle du livre « Le penser, du Moi-peau au Moi-pensant » qu’il qualifie de novateur et porteur d’une pensée propre à sortir la psychanalyse de ses ornières. Didier Anzieu y fait passer la psychanalyse d’une causalité linéaire à une topique des emboîtements sur le mode d’uns spirale interactive. Il ne le fait pas en contradiction avec la topique freudienne mais comme une infrastructure de cette dernière.
Le penser au travail se situe aussi bien en séance que dans l’analyse des processus artistiques. Y sont constamment opposées la problématique des limites et celle de l’intériorité.
Michèle Emmanuelli interroge les processus de création au travers des méthodes projectives, deux champs explorés par Didier Anzieu mais de manière parallèle.
Dans l’oeuvre d’Anzieu, la création y est considérée « non pas tant dans la perspective freudienne de la sublimation de la pulsion que dans celle de la créativité comme prévalence du narcissisme. » Il inscrit la création dans une difficulté de symbolisation, elle se construit autour d’un impensé, d’un irreprésenté… autour duquel l’oeuvre construit une peau imaginaire Le noyau sensible trouvé par le créateur est un matériau psychique primaire.
Christine Anzieu-Premmereur, fille de Didier Anzieu, termine ce livre en rendant hommage à son père, elle fait référence à son humour dans la vie courante et nous propose un exposé sur les valeurs structurantes de l’humour dans les thérapies d’enfants ainsi que des répercussions de la théorie du Moi-peau dans ce même contexte.
C’est un livre riche et dense qui, en effet, donne un aperçu général des apports de Didier Anzieu et qui peut servir de raccourci à ceux qui n’ont pas le temps de lire l’auteur lui-même.
Reste à savoir, pour la néophyte que je suis, ce qui, dans le contenu, revient à Didier Anzieu lui-même et ce qui tient à l’interprétation des différents auteurs de ce livre. Et là, une seule solution, lire le texte original.

Annick ALBERT