Fiche de lecture

La cure analytique à distance

La cure analytique à distance

Skype sur le divan

Sous la direction de Frédéric Tordo et Elisabeth Darchis

la cure analytique - Ecole Aide Psy

présenté par Mélanie Pottiez

Cet ouvrage à plusieurs voix propose un questionnement quant aux enjeux dans une cure, avec les outils technologiques qui permettent des consultations à distance, via des applications de visioconférence ou par téléphone.

 

Serge Tisseron, en préfaçant l’ouvrage, rappelle les nombreuses critiques faites aux thérapies en ligne, aussi bien concernant le patient que pour le thérapeute. Il note également toutes les raisons qui pourraient nous amener à nous y intéresser vraiment. Il interroge enfin la question du transfert, clef de voûte de la psychanalyse, à distance.

 

En effet, le transfert dans la relation, c’est aussi la rencontre avec « deux autres », un virtuel (fait de nos attentes et de nos préconceptions) et un actuel (fait de la rencontre physique, des réactions et actions à notre présence). Le propre de la situation analytique est de créer les conditions d’une exploration de l’autre virtuel (ce que nous pensons et attendons qu’il soit), tout en restant en lien avec l’autre réel (l’analyste qui endosse les projections). Le virtuel numérique augmente cette possibilité de l’autre virtuel, en remplaçant l’interlocuteur réel par une image. La question est alors : le transfert ne favoriserait- il pas les figures archaïques plutôt qu’œdipiennes ? Avec le danger de nourrir une fausse proximité pour éviter la confrontation à une trop grande distance ? Afin d’éviter ces problèmes, il s’agirait alors d’opter pour un protocole rigoureux.

 

Dans l’introduction, Frederic Tordo et Elisabeth Darchis font un point historique quant au recours à la thérapie à distance. C’est dans les années 2000 que son utilisation s’est révélée ; notamment avec les demandes de formation et de  cures psychanalytiques en Chine.

Suite à de multiples expériences à distance, l’Association Psychanalytique Internationale a fait des recommandations sur l’usage dans la pratique de Skype, du téléphone ou d’autres technologies ; elles sont mises à jour régulièrement.

Ces recommandations proposent de s’assurer que les patients sont en mesure de supporter cette cure à distance ; qu’elle commence en présentiel, et continue à distance exceptionnellement ; l’analyste doit s’assurer de la confidentialité, de la continuité  et de l’intimité du cadre. Il doit également avoir un cadre interne suffisamment stable, et se faire observateur du processus de la cure qui évolue à distance.

 

Alberto Eiguer note que les séances par téléphone sont plus proches des séances fauteuil- divan car le moyen de réception est auditif. Les avantages de son utilisation sont incontestables dans des vécus de phobies sociales, de handicap physique, de vie très isolée géographiquement. Les inconvénients restent l’émoussement des affects et la persistance d’un lien superficiel, peu incarné, les émotions et les sensations pré- langagières éprouvées peuvent paraîtres moins vivantes, et le dialogue analytique peut être parasité par la technique, et faire douter de certaines perceptions, de certains ressentis. A. Eiguer propose de lire ces ressentis parasités comme étant des éléments significatifs de la cure.

 

Pour A. Gibeault, ces difficultés peuvent être associées à des résistances, et traitées comme on les interprète habituellement (l’attaque du cadre par exemple). Les moyens de communication à distance paraissent exalter certaines dimensions. Et chaque patient réagit différemment. Des contenus psychiques nouveaux apparaissent avec le changement de cadre. La distanciation sensorielle et émotionnelle favorise l’approche du transgénérationnel, et celle de la formation d’inclusions et de fantômes dans l’inconscient du patient. L’accès au vide, à l’étrange en soi est facilité.

 

Avec Skype, si les aspects sensoriels s’atténuent, la vue est sollicitée de manière privilégiée. L’originalité de cet outil, c’est de pouvoir se voir avec l’affichage de notre image, que l’on donne à voir à l’autre, et d’adapter mimiques, réactions affectives, gestuelles, verbales. Nous restons dans le processus de l’analyse dès lors que la réalité psychique se mobilise et se privilégie.

 

Alors trois hypothèses sont faites :

  • Les analyses et thérapies par Skype permettent un travail d’analyse correct
  • Le sensoriel est très sollicité, ce qui peut favoriser les résistances
  • Les aspects liés aux sentiments d’étrangeté, le vide, le transgénérationnel, sont abordés fréquemment

 

Ensuite, Frédéric Tordo propose un point détaillé sur les trois transferts qui s’organisent lors de la cure par Skype, trois temps différents : transfert primordial (mise en lien de deux corps en présence), transfert médiatisé (lors des séances à distance, qui fait suite au transfert primordial) et transfert augmenté (un retour en présentiel, pour consolider, incarner les vécus lors du transfert médiatisé).

 

Elisabeth Darchis propose une réflexion sur une cure par téléphone, auprès d’une jeune femme enceinte. Elle note que l’utilisation du téléphone s’ajuste bien pour accompagner le processus psychique de la famille, au même titre qu’un travail analytique en présence.

 

La distance paradoxale s’apparente à un portage où la sensorialité des voix sur la ligne amplifie l’imaginaire et procure une intimité et une connotation émotionnelle très fortes. Le cadre régulier et fixe des rendez- vous rassure et contient. Les images semblent foisonner fortement quand le visuel est absent ; l’absence de présence physique met en exergue l’imaginaire et les fantasmes, intensément. L’utilisation du téléphone est à mettre en place selon la singularité des situations et des personnes.

 

Frédéric Tordo propose une vignette clinique d’un patient suivi par Skype, après 5 ans de cure en présentiel. Cette personne a un désir d’hybridation fétichiste- technologique, et F. Tordo présente comment l’utilisation du medium à distance a pu permettre de potentialiser le processus intra psychique du patient, et de lui permettre de trouver des issues plus apaisées et restauratrices.

 

Véronique Lopez Minotti aborde l’enveloppement et la transformation dans l’image et avec Skype.  Skype permettrait de constituer pour certains patients une possibilité de remise au travail des restes non symbolisés des premières relations d’objet, ou venir mettre en scène par la répétition cette rencontre inaugurale. Il renvoie au stade du miroir.

 

Ana Marques Lito présente une vignette clinique sur l’accompagnement d’un  couple par visio- conférence. Elle constate que les nouvelles technologies permettent un travail de (re)construction de nouvelles subjectivations.

 

Elisabeth Darchis évoque des craintes et des fantasmes devant les machines, et elle pose la question d’un obstacle en psychanalyse, avec le fantasme machine.

Le fantasme de groupe machine dont parle D. Anzieu est ce fantasme d’être emporté par un processus qui une fois déclenché se poursuivrait de manière inexorable, et pourrait s’appliquer à la réticence de certains analystes à utiliser les nouvelles technologies en thérapie. La crainte de se retrouver aux prises avec cette force qu’est le processus primaire libéré de la répression défensive et échappant à la surveillance du Moi (Anzieu).

En tous cas, selon elle, l’utilisation de Skype peut permettre aux patients de se retrouver dans une expérience proche d’une situation originaire.

 

 

Commentaires personnels

J’ai beaucoup aimé l’ouverture des auteurs, la qualité de leurs réflexions sur un sujet qui fait « grincer » en psychanalyse. On y comprend les enjeux dans les processus psychiques, et on y entrevoit des bénéfices.

 

A distance, le possible est là, tout en adaptant le cadre « à distance », avec le cadre interne du thérapeute, bien construit. Chaque personne est particulière, singulière, et tous les patients n’entreront pas dans un cadre à distance. Expérimenter les cures à distance et y apporter une réflexion attentive en tant qu’analyste permettront peut-être plus de confiance dans l’utilisation de ces outils numériques, qui font partie de nos vies aujourd’hui.