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La capacité d’être seul

Par 11 janvier 2021Aucun commentaire

La capacité d’être seul

Donald W. Winnicott

présenté par Mélanie Pottiez

Thérapeute titulaire en thérapie brève self inductive

Dans cet ouvrage, Winnicott écrit sur le besoin d’être seul, cet isolement sans s’enfermer, le signe le plus important de la maturité psycho-affective.

Il évoque aussi le paradoxe, celui du sentiment d’être seul, et de l’angoisse qu’il peut générer, avec le besoin fondamental et vital d’être seul.

Il fait notamment le lien avec ce qui se joue lors du positionnement de l’analyste dans la cure psychanalytique pour accueillir les silences du patient.

 

Tout d’abord, la mère « suffisamment bonne », qu’il explore et décrit par ailleurs, permet au nourrisson d’être seul en sa présence, ce qui instaure une « aire de solitude » pour l’enfant.

La mère est « absentéisée » par celui-ci, c’est-à-dire qu’elle est absente de son esprit pendant qu’il est tourné vers sa vie personnelle, en toute sécurité.

Cette capacité d’être seul s’élabore sur la base de la relation mère- environnement- nourrisson.

 

Le support de la mère, présente sans rien exiger, permet à l’enfant d’expérimenter son omnipotence, sa solitude, sa vie personnelle, de ressentir comme réelle son expérience pulsionnelle. Et donc d’intégrer un bon objet dans sa réalité psychique.

Finalement, dans son « aire de solitude » l’enfant explore une relation avec lui-même, sécurisée par la présence/ absence de la mère.

 

Il précise que les imperfections de la mère permettent à l’enfant de grandir, en développant ses propres capacités de réparation et de dépassement des petites défaillances de l’environnement. Cette introjection du « bon objet » le lui permet, par la répétition de gratifications instinctuelles satisfaisantes.

 

Finalement, être seul, c’est pouvoir Être. Cela permet également la construction du self, noyau de la personnalité, et la création du lien entre corps et psyché.

 

Ainsi, l’enfant qui n’a pas acquis la capacité d’être seul peut vivre :

 

  • un état d’immaturité, de dépendance ou de réactions face aux empiètements de l’environnement
  • un risque de faux-self omniprésent, ou de s’isoler
  • une distorsion du moi entre le faux-self et le self, du fait de défenses contre la peur de l’anéantissement du self, pour le cacher, pour le protéger

D’ailleurs, une expérience de solitude traumatique engage une détresse profonde. Car toute expérience rappelant celle-ci résonne profondément, et réactive une agonie primitive, un sentiment de vide et d’inexistence, liés à l’incapacité d’être seul.

Des stratégies, protectrices d’angoisses impensables, sont alors déployées pour éviter l’effondrement ; elles cherchent à restaurer un sentiment ou une sensation de continuité d’existence (exemple avec les addictions).

 

Avec la capacité d’être seul, d’autres stratégies se mettent en place, mais dans ce cas c’est pour connecter le silence, le vide accueillant.

De ce vide peut émerger la créativité. C’est le besoin de maturation, l’aspiration à sortir de la dépendance pour découvrir un sentiment d’être, et devenir capable d’être seul, sans recourir à tout moment au symbole maternel ou à la mère.

Seul le Self ou « vrai self » peut révéler à l’individu la plénitude du sentiment d’être, seul et avec les autres.

 

Winnicott parle aussi du « JE SUIS SEUL » :

 

JE : organisation du moi

JE SUIS : l’individualité

JE SUIS SEUL : amplification du JE SUIS avec la sécurité apportée par la présence

Et donc, de la relation au moi.

 

Par ailleurs, il revient beaucoup sur ce noyau de la personnalité, un centre qui ne communique jamais avec le monde extérieur, celui des objets perçus. Chaque sujet est un élément isolé en état de non- communication permanente, jamais découvert. L’expérience culturelle adoucit ce vécu.

 

Chez un sujet bien portant, ce noyau correspond au vrai self de la personnalité morcelée.  C’est un élément de non- communication qui est sacré, dont la sauvegarde est précieuse.

D’ailleurs dans les situations traumatiques, les défenses consistent à protéger ce noyau isolé, qui peut être menacé d’être trouvé, modifié ou d’entrer en communication.

 

La cure analytique permet cette recherche consciente ou inconsciente qu’est le « vrai self » : c’est la reprise de la capacité d’être seul, avec la présence bienveillante de l’analyste. Dans ce sens, le silence en séance est un état rythmique qui peut être structurant : c’est l’autorisation à son propre silence, à sa propre non- communication. C’est le thérapeute « absentéisé » qui peut permettre un vécu restaurateur de l’expérience d’être seul, de rentrer en « relation au moi ».

 

Ainsi, la non- communication du patient est un indicateur positif, c’est l’idée d’être seul en présence de quelqu’un. Si l’analyste en sait trop, il peut devenir un « non-moi » pour le patient, et il devient dangereux pour celui-ci, car trop proche de ce noyau calme et silencieux de l’organisation du moi.

Pour cette raison, notamment, il est juste d’éviter les contacts avec le patient, en dehors de l’analyse.

Commentaires personnels

Points perçus comme positifs

Selon moi, ce constat de la capacité d’être seul, avec tout ce que cela implique, est un incontournable de la vie psychique. On parle beaucoup de la difficulté d’être seul, voire de l’incapacité, rarement de la capacité. J’ai beaucoup aimé cette proposition que la construction du self, des capacités se font aussi en s’appuyant sur les difficultés, liés à un environnement un peu défaillant, rencontrées par l’enfant. Cela est même nécessaire, car source de créativité, de processus d’individuation.

 

D’autre part, Winnicott aborde la construction du noyau central de la personnalité avec le « self » ; cela permet une compréhension plus claire du « self » winnicottien.

 

De plus, je le trouve accessible à qui veut bien découvrir des fondamentaux de la psychanalyse.

 

Réflexion par rapport à la PRE (Psychanalyse Rêve Éveillé)

Ce que je trouve intéressant dans le cadre de la PRE, c’est la question des silences en séance. Comment accueillir les silences, sans être trop intrusif, tout en respectant le noyau de non-communication du patient, et en expérimentant cette présence/ absence. J’apprécie la remarque de Winnicott sur la parole libre et avec association que Freud soutenait : les silences du patient avec la présence/absence du thérapeute sont nécessaires, parfois plus que « dire tout ce qui passe par la tête ».

 

En PRE, il y a l’alliance émotionnelle ; elle permet au thérapeute de s’ajuster selon ses ressentis, et d’être au plus près de ceux du patient, et de son besoin psychique vital de silence, dans ses retrouvailles. En effet, se reconnecter à ce noyau, tout en se sentant suffisamment en sécurité pour éprouver ce processus de maturation psycho-affectif, et être capable d’être seul, enfin.

 

De plus, le point sur le « self » winnicottien fait écho à ce processus en PRE qui va toujours vers ce qui est le plus juste pour le sujet, vers sa vérité profonde.

 

On le voit dans les RE (Rêves Éveillés) notamment, où ce qui vient se raconter résonne avec ce qui constitue la personnalité profonde, le noyau. On peut le remarquer aussi dans le lien corps/ psyché, lors des éprouvés, des ressentis, tout au long de la cure et dans les RE (le Voir, Vivre et Verbaliser de Nicole Fabre).